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Discussion. La perspective anti-autoritaire et l’enfance

Thèmes :
Autre

Type d'événement :
Réunion publique

Quand ?
Le 11 décembre à 19h30,

Où ?
Les Fleurs arctiques
45, rue du Pré Saint-Gervais 75019 Paris

"Cependant, avec la conception et la naissance, les parents n’ont pas seulement donné la vie à leurs enfants ; ils les ont en même temps introduits dans un monde. En les éduquant, ils assument la responsabilité de la vie et du développement de l’enfant, mais aussi celle de la continuité du monde. Ces deux responsabilités ne coïncident aucunement et peuvent même entrer en conflit. En un certain sens, cette responsabilité du développement de l’enfant va contre le monde : l’enfant a besoin d’être tout particulièrement protégé et soigné pour éviter que le monde puisse le détruire. Mais ce monde aussi a besoin d’une protection qui l’empêche d’être dévasté et détruit par la vague des nouveaux venus qui déferle sur lui à chaque nouvelle génération. [...]

Dans la mesure où l’enfant ne connaît pas encore le monde, on doit l’y introduire petit à petit ; dans la mesure où il est nouveau, on doit veiller à ce que cette chose nouvelle mûrisse en s’insérant dans le monde tel qu’il est. Cependant, de toute façon, vis-à-vis des jeunes, les éducateurs font ici figure d’un monde dont, bien qu’eux-mêmes ne l’aient pas construit, ils doivent assumer la responsabilité, même si, secrètement ou ouvertement, ils le souhaitent différent de ce qu’il est. Cette responsabilité n’est pas imposée arbitrairement aux éducateurs ; elle est implicite du fait que les jeunes sont introduits par les adultes dans un monde en perpétuel changement. Qui refuse d’assumer cette responsabilité du monde ne devrait ni avoir d’enfant, ni avoir le droit de prendre part à leur éducation."

— "La Crise de l’éducation", Hannah Arendt

Dans ce texte de 1958, Hannah Arendt pose au coeur de l’éducation une tension entre la protection de l’enfant et la protection du monde qui l’accueille. Protection de l’enfant, car l’enfant a besoin des adultes pour grandir, se nourrir, et enfin devenir autonome, c’est-à-dire sa propre loi. Mais aussi protection du monde, car du point de vue des adultes, chaque enfant représente un individu radicalement nouveau, et presque étranger au monde qui l’accueille. L’éducation est donc un fait intrinsèquement conservateur selon elle, dans le sens ou il s’agit toujours d’introduire un nouvel individu dans un monde dont il nous faut incarner la continuité afin de faciliter cette introduction.

Cette radicale nouveauté inhérente à l’enfance explique presque à elle seule toutes les tentatives d’embrigadement dont sont victimes les enfants par tous les autoritaires de ce monde, dont l’effroi vis-à-vis de l’enfance et de sa nouveauté n’a d’égalr que la force du déni de cette singularité. En effet, la représentation des enfants dans la propagande de ces idéologies fait souvent d’eux des clones de leur fantasme de société. L’Église et l’État se sont ainsi battus pour le droit à l’endoctrinement des enfants. Les mouvements révolutionnaires autoritaires de droite comme de gauche eux aussi ont mis l’accent sur l’éducation des enfants, afin de leur transmettre le monde fantasmé qu’eux voulaient voir advenir. Tous ont complètement assumé ce rôle conservateur et autoritaire de l’éducation au point de faire de l’éducation un instrument de leur combat politique. Au point que l’encadrement de la jeunesse soit devenu un élément définitoire du fascisme pour certains auteurs.

Qu’en est-il alors de la perspective anti-autoritaire ? Si c’est l’enfance elle-même qui comporte en soi les propriétés qui sont la justification de cette tension conservatrice identifiée par H. Arendt, alors la solution fut pour certains libertaires le déni radical de l’enfance. En s’appuyant et en manipulant parfois l’histoire, la psychanalyse, ou la critique sociale, il s’est formé dans la deuxième moitié du 20e siècle un courant de pensée militant pour la dénégation de l’enfance, ou pour son abolition. Au nom de la critique de toute autorité, ces militants refusaient toute responsabilité envers les enfants, ne voyant en l’enfance qu’un mythe justifiant le pouvoir.

C’est contre cette perspective du déni que nous vous proposons de venir discuter à la bibliothèque, à l’occasion de la sortie d’une brochure sur le sujet. Il faut en finir avec ce lâche refus de la responsabilité vis-à-vis de l’enfance et cette idée d’abolition de l’enfance qui persiste dans les aires subversives aujourd’hui. Cela n’a pas rien à voir avec les discours que l’on peut également entendre ici et là, selon lesquels il serait égoïste de faire des enfants si on est un révolutionnaire anti-autoritaire, qui est une autre forme conséquente du refus de l’enfance. Qu’est ce que cela veut dire, abandonner l’enfance, et quels rapports avec les enfants cela crée-t-il ? Comment prendre au sérieux cette étape de la vie et que nous apprend ce rapport à cette altérité particulière ? Rendez-vous à la bibliothèque des Fleurs Arctiques.