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Discussion. De quoi sont faits les ponts entre la gauche et la Nouvelle Droite ?

Thèmes :
Autre

Type d'événement :
Réunion publique

Quand ?
Le 9 octobre à 19h30,

Où ?
Les Fleurs arctiques
45, rue du Pré Saint-Gervais 75019 Paris

De quelle couleur politique sont aujourd’hui ceux qui défendent des régimes réactionnaires comme la République Islamique d’Iran, comme ils le faisaient avec Bachar Al-Assad il n’y a pas si longtemps ? Pouvez-vous dire avec certitude à quel camp politique appartiendrait un militant qui écrirait un texte aujourd’hui insistant sur la réification des catégories identitaires racistes afin d’organiser les luttes, sinon la société ? Le dernier weekend de conférences contre le féminisme était-il organisé par la droite ou la gauche ?

Pour comprendre comment des positions autrefois clairement associées aux droites les plus extrêmes se retrouvent aujourd’hui au sein de la gauche, nous proposons de discuter de la Nouvelle Droite et des improbables ponts que les penseurs de ce courant se sont attachés à construire entre des positions historiquement adverses. Cette soirée sera le début d’un cycle de discussions autour de ce courant politique.

Si le nom de "Nouvelle Droite" peut paraître trop euphémisant au regard des idées franchement réactionnaires qui caractérisent ce courant de pensée, il représente bien le défi auquel se sont attachés ses penseurs : celui de renouveler la pensée d’extrême droite au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il leur fallait en effet recréer tout un vocabulaire conceptuel, oublier certaines références intellectuelles disqualifiées par l’histoire pour en réhabiliter d’autres, afin de faire vivre les idées fascistes dans des démocraties ayant intégré à leur récit national la victoire contre le fascisme, ou pour adapter la mythologie raciste à l’époque des décolonisations et des luttes anti-racistes.

Issus des structures classiques de l’extrême droite des années 50 et 60, comme le mouvement Jeune Nation ou la Fédération des étudiants nationalistes, certains militants se lanceront alors dans l’entreprise d’adaptation radicale de leur idéologie à une époque qui ne leur est pas favorable. C’est le début de ce courant de pensée en constellation qu’est la Nouvelle Droite, autour d’organisations comme le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) fondé en 1969 et qui en restera le centre, la Nuova Destra en Italie, la Neue Rechte en Allemagne, et de revues comme Éléments, Nouvelle École, ou Krisis. Alain de Benoist en sera la figure centrale, mais ce courant de pensée regroupe d’autres figures qui marqueront l’extrême droite contemporaine comme Armin Mohler, Dominique Venner, Guillaume Faye ou François Bousquet. Il est difficile de cerner précisément les contours de cet agglomérat qui n’est pas homogène au niveau de la pensée et qui regroupe des contradictions, et d’autres noms de l’extrême droite gravitèrent autour de la Nouvelle Droite comme Jean-Yves Le Gallou et son Club de l’Horloge avant de s’en éloigner, ou Jean Thiriart qui connaîtra un parcours similaire.

C’est la volonté initiale - se fondre dans son époque et trouver des habits neufs pour les idées réactionnaires -, qui amènera la Nouvelle Droite à renouveler son vocabulaire et élargir ses inspirations intellectuelles jusqu’à y inclure des penseurs des gauches radicales. Le résultat de cette stratégie est aujourd’hui la multiplication des étranges convergences entre une partie de la gauche et de l’extrême droite. Par exemple, il a été possible de tisser un noeud entre racisme et antiracisme par le concept d’ethnodifférentialisme (ou « ethnopluralisme »). Dans le numéro 8-9 de 1974, la revue Éléments sous la plume d’Alain de Benoist, propose une critique du racisme comme une idéologie issue de la colonisation et de la modernité qui voudrait nier les différences entre les peuples. C’est à la fois une critique du racisme comme universalisme forcé, et la critique d’un « antiracisme moralisateur et mondain » qui lui aussi refuserait de voir les différences entre les peuples, et cela n’est pas sans rappeler l’antiracisme identitaire aujourd’hui bien installé à gauche, et sa distinction entre antiracisme moral et antiracisme politique.

Le GRECE s’oppose à l’assimilation forcée que l’État français réserverait aux populations immigrées et se prononce pour un enseignement adapté « pour chaque minorité ethnique ». Pour la Nouvelle Droite comme pour une partie de la gauche actuelle, l’antiracisme le plus conséquent est celui du droit à la différence entre catégories identitaires racistes, et c’est en cela que réside la perspective ethnodifférentialiste.

Dans le contexte de la Guerre Froide, c’est également sur un fond d’anti-occidentalisme bas du front que la Nouvelle Droite a pu construire un pont entre le nationalisme le plus autoritaire de la droite et les luttes anti-impérialistes ou souverainistes de gauche, comme l’illustre le débat auquel prend part Jean-Luc Mélenchon dans un numéro de la revue Krisis en 1992, où il affirme son combat pour une Europe émancipée de l’influence américaine. Pour Guillaume Faye, la défense de la civilisation européenne devait se faire contre l’ennemi principal qu’étaient les États-Unis, ou "l’entité américano-sioniste", et en soutien de l’Iran de Khomeyni, position d’un campisme qui ne peut que plaire à un certain anti-impérialisme. Si Jean Thiriart s’opposait au GRECE sur la question raciste (il restait pour un suprémacisme blanc), il partageait entièrement les positions anti-américanistes de la Nouvelle Droite et a travaillé au long cours pour une alliance entre les nationalistes européens et des nationalistes arabes comme ceux du parti Baas, de la même manière que son prédécesseur idéologique, le fasciste Francis Parker Yockey, avait travaillé pour le gouvernement égyptien de Nasser dans le but de créer une alliance contre « le pouvoir judéo-américain ».

L’actuel rédacteur en chef de la revue Eléments, François Bousquet, est aussi le préfacier du dernier livre de l’avocat et militant anti-colonial Jacques Vergès. C’est à travers cette rhétorique de la défense de la civilisation européenne contre l’Occident que la Nouvelle Droite à su fournir à l’extrême droite une nouvelle géopolitique qui semble séduire même à gauche. Nul doute que les émissions de la chaîne "Paroles d’honneur" sur la quête d’une fierté blanche à retrouver face à l’occidentalisation de la France ont dû passionner cette nouvelle extrême droite. Au-delà d’une fascination tiers-mondiste, c’est bien sur des positions souverainistes et géopolitiques que la gauche et la Nouvelle Droite se retrouvent.

C’est aussi la critique réactionnaire de la modernité que la Nouvelle Droite s’est attachée à transmettre, dont les cibles sont le libéralisme, le progressisme, l’universalisme ou le rationalisme. Les nouveaux oripeaux de ces éléments du récit fasciste antimoderne sont ceux de l’anticapitalisme et de l’anti-libéralisme de gauche. Pour Alexandre Douguine, qui s’est formé aux idées de la Nouvelle Droite à la rencontre de Jean Thiriart et d’Alain de Benoist, la modernité est dotée d’un agenda universaliste eurocentriste visant à faire disparaître les différences entre les civilisations et dont le progressisme serait le fer de lance ; or nous vivons dans un monde "pluriversel" où chaque civilisation évoluera à son propre rythme et selon ses propres valeurs. Une prose que ne renieraient pas les figures des études décoloniales comme Walter Mignolo, qui appelle de ses voeux une plus grande reconnaissance du caractère pluriversel de ce monde.

Il est donc possible que l’extrême droite douguinienne retrouve la gauche décoloniale sur le terrain de la critique de l’homosexualité, du droit des femmes ou des droits de l’homme en tant qu’inventions de l’Occident. C’est également par la critique de la modernité qu’Alain de Benoist formulera une pensée d’extrême droite de l’écologie et se rapprochera de figures comme Serge Latouche, par laquelle il développera une critique du progrès, de la société de consommation, et du désenchantement du monde par la rationalisation scientifique et technique.

Si les révolutionnaires ont toujours dû lutter à la fois contre la gauche et la droite du capital, contre l’État démocrate et contre l’État fasciste, contre le libéralisme comme contre la réaction, les repères d’autres fois ne semblent plus aussi éclairants pour identifier l’ennemi. Les révolutionnaires aujourd’hui font-ils face à une gauche de droite ? Nous vous proposons de venir discuter de cette potentialité dont l’apparence confuse semble coller parfaitement avec l’époque. Plutôt que de chercher à comprendre sur quoi la "vraie" gauche se perd et ce qu’il faudrait qu’elle retrouve, nous voulons ici prendre au sérieux l’existence de ces noeuds entre gauche et extrême droite à travers le cas de la Nouvelle Droite, afin d’affirmer les critiques révolutionnaires de la nation, de la civilisation ou du paradigme identitaire.