Jugement, avis, opinion, point de vue
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"name": "Jugement, avis, opinion, point de vue" ,
"description": "https:\/\/www.agendamilitant.org\/Jugement-avis-opinion-point-de-vue.html \n\nComment est-il devenu vertueux de « ne pas juger » dans une \u00e9poque o\u00f9 la judiciarisation cherche \u00e0 s'immiscer dans tous les aspects de la vie ? \n\nDans la sociabilit\u00e9 courante, il semble d\u00e9sormais important et vertueux de « ne pas juger ». Cette r\u00e8gle est \u00e0 tout instant relay\u00e9e, y compris pour accompagner les r\u00e9els jugements les plus d\u00e9finitifs, en forme de pr\u00e9t\u00e9rition. Elle se propose comme la garantie du respect de l'autre et de sa singularit\u00e9, et toute transgression serait d\u00e8s lors un acte oppressif et autoritaire, causant un pr\u00e9judice. \n\nOn voudrait se demander dans quelle mesure cette injonction, qui recouvre de fait sous le terme de « jugement » toutes sortes de choses, allant, sur un nuancier un peu affin\u00e9, du point de vue \u00e0 l'opinion et passant par l'avis. Ne serait-ce pas aussi (et peut-\u00eatre surtout) une fa\u00e7on de se prot\u00e9ger pr\u00e9ventivement soi-m\u00eame des avis, points de vue, opinion etc. des autres ? Et au final, une puissante barri\u00e8re contre la curiosit\u00e9, le conflit et\/ou la rencontre. Ce que cette injonction interdit, c'est bien la base de ce qui relie aux autres, de ce qui fait dialoguer, se rencontrer, s'apprivoiser, entrer en conflit ou s'aimer, des singularit\u00e9s (sauf \u00e0 consid\u00e9rer que le lunch au taf ou l'entretien d'embauche soient des occasions ad\u00e9quates...). \n\nIl est d\u00e9j\u00e0 curieux que le point de vue des un.es sur les autres (et r\u00e9ciproquement) prenne ainsi une valeur absolue, une sorte de toute puissance qu'il faudrait endiguer, l\u00e0 o\u00f9 on pourrait plut\u00f4t consid\u00e9rer comme \u00e9mancipateur de savoir accepter ou refuser, se tromper, avoir raison, contredire ou enforcer. De se faire son propre avis pour le coup, avec, contre - en tous cas aussi \u00e0 partir des avis et points de vue des autres. La s\u00e9paration mortif\u00e8re de chacun.e dans le coin que le capitalisme lui a am\u00e9nag\u00e9 s'en retrouve renforc\u00e9e. Plus besoin d'emp\u00eacher qu'il y ait des espaces pour se rencontrer, c'est la facult\u00e9 de pouvoir se rencontrer qui se retrouve mutil\u00e9e. \n\nMais cette injonction \u00e0 « ne pas juger » se r\u00e9percute aussi ailleurs que dans les relations interpersonnelles, o\u00f9 on pourrait comprendre que le jugement perp\u00e9tuel des autres est un bien r\u00e9el vilain d\u00e9faut (mais cette injonction nous en pr\u00e9vient-elle ?). Entre autre dans les domaines de la politique ou de l'Art, elle semble devenir quasiment naturelle. Elle pr\u00e9tend m\u00eame au d\u00e9passement de la morale, inscrivant sa l\u00e9gitimit\u00e9 dans son rejet, puisque tout « jugement » serait \u00e0 base moralisante. \n\nAlors effectivement la morale est aussi un bien r\u00e9el et vilain d\u00e9faut, en politique comme en Art. Elle se contente de fait de prot\u00e9ger et de garantir la normalit\u00e9 de toute perturbation, y compris \u00e9mancipatrice. Soit. Mais pour autant l'\u00e9poque, qui n'est pas \u00e0 un paradoxe pr\u00e8s, enjoint constamment \u00e0 tester la conformit\u00e9 morale des avis et des points de vue formul\u00e9s. Et dans la n\u00e9buleuse subversive comme au-del\u00e0, on s'entend toujours tr\u00e8s bien pour limiter cette injonction. On ne se prive pas, en effet, pour juger quelque oeuvre ou avis qui porterait atteinte \u00e0 l'identit\u00e9 d'autrui. Bien heureusement me direz-vous, et j'acquiescerais sans peine. Mais si l'on en reste au rejet de la morale, juger n'est donc pas en soi faire oeuvre de morale. Et il y a bien des crit\u00e8res qui permettent d'\u00e9mettre un avis sans enfreindre cette injonction \u00e0 ne pas juger. Un film de merde reste un film de merde. \n\nMais sur quels crit\u00e8res se base-t-on ? Les crit\u00e8res que l'on emploie laissent-ils une place \u00e0 la subversion ? Ou au contraire n'est-ce pas par ce truchement dont elle est coutumi\u00e8re que la morale refait surface ? Si l'on reproche \u00e0 un jugement de ne pas \u00eatre bas\u00e9 sur les bons crit\u00e8res on peut sans cesse se renvoyer la balle, qualifiant de moral un jugement que d'aucuns consid\u00e9reraient esth\u00e9tique et r\u00e9ciproquement. Tout le monde s'accordant \u00e0 dire que le premier ne doit pas prendre le pas sur le second. On voudrait donc se demander si, comme dans les relations interpersonnelles, le rem\u00e8de ne passe pas finalement tout \u00e0 fait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la maladie, en produisant ses propres effets d\u00e9l\u00e9t\u00e8res. Comment penser, et peut-\u00eatre avec des aspirations \u00e0 penser de mani\u00e8re un tant soit peu radicale, c'est-\u00e0-dire dans une perspective v\u00e9ritablement critique et subversive, si avoir une opinion, un jugement, un point de vue, est en soi consid\u00e9r\u00e9 comme moral et outrancier ? \n\nComment ne pas voir que c'est dans les contradictions et la confrontation entre divers points de vues, jugements, opinions - \u00e9ventuellement d'ailleurs chacun outrancier (la radicalit\u00e9 comporte cet \u00e9cueil effectivement) - que se tient la possibilit\u00e9 de la subversion, \u00e0 laquelle on coupe radicalement l'herbe sous le pied si tout « jugement » est d'avance intol\u00e9rable. « Les go\u00fbts et les couleurs \u00e7a ne se discute pas », certes, mais est-ce que vraiment les questions politiques, artistiques ou existentielles sont des go\u00fbts et des couleurs que chacun cultive dans son jardin priv\u00e9 pour d\u00e9corer son int\u00e9rieur ferm\u00e9 \u00e0 toute possibilit\u00e9 d'intrusion ? Et puis surtout comment se d\u00e9barrasser de la morale et de la Justice si on se trompe sur ce que « jugement » veut dire et si on traque la morale pile l\u00e0 o\u00f9 elle ne se tient pas ? Voir aussi Les fleurs arctiques " ,
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Thèmes :
Autre
Type d'événement :
Réunion publique
Quand ?
Le 17 avril à 19h30,
Où ?
Les Fleurs arctiques
45, rue du Pré Saint-Gervais 75019 Paris
Comment est-il devenu vertueux de « ne pas juger » dans une époque où la judiciarisation cherche à s’immiscer dans tous les aspects de la vie ?
Dans la sociabilité courante, il semble désormais important et vertueux de « ne pas juger ». Cette règle est à tout instant relayée, y compris pour accompagner les réels jugements les plus définitifs, en forme de prétérition. Elle se propose comme la garantie du respect de l’autre et de sa singularité, et toute transgression serait dès lors un acte oppressif et autoritaire, causant un préjudice.
On voudrait se demander dans quelle mesure cette injonction, qui recouvre de fait sous le terme de « jugement » toutes sortes de choses, allant, sur un nuancier un peu affiné, du point de vue à l’opinion et passant par l’avis. Ne serait-ce pas aussi (et peut-être surtout) une façon de se protéger préventivement soi-même des avis, points de vue, opinion etc. des autres ? Et au final, une puissante barrière contre la curiosité, le conflit et/ou la rencontre. Ce que cette injonction interdit, c’est bien la base de ce qui relie aux autres, de ce qui fait dialoguer, se rencontrer, s’apprivoiser, entrer en conflit ou s’aimer, des singularités (sauf à considérer que le lunch au taf ou l’entretien d’embauche soient des occasions adéquates...).
Il est déjà curieux que le point de vue des un.es sur les autres (et réciproquement) prenne ainsi une valeur absolue, une sorte de toute puissance qu’il faudrait endiguer, là où on pourrait plutôt considérer comme émancipateur de savoir accepter ou refuser, se tromper, avoir raison, contredire ou enforcer. De se faire son propre avis pour le coup, avec, contre - en tous cas aussi à partir des avis et points de vue des autres. La séparation mortifère de chacun.e dans le coin que le capitalisme lui a aménagé s’en retrouve renforcée. Plus besoin d’empêcher qu’il y ait des espaces pour se rencontrer, c’est la faculté de pouvoir se rencontrer qui se retrouve mutilée.
Mais cette injonction à « ne pas juger » se répercute aussi ailleurs que dans les relations interpersonnelles, où on pourrait comprendre que le jugement perpétuel des autres est un bien réel vilain défaut (mais cette injonction nous en prévient-elle ?). Entre autre dans les domaines de la politique ou de l’Art, elle semble devenir quasiment naturelle. Elle prétend même au dépassement de la morale, inscrivant sa légitimité dans son rejet, puisque tout « jugement » serait à base moralisante.
Alors effectivement la morale est aussi un bien réel et vilain défaut, en politique comme en Art. Elle se contente de fait de protéger et de garantir la normalité de toute perturbation, y compris émancipatrice. Soit. Mais pour autant l’époque, qui n’est pas à un paradoxe près, enjoint constamment à tester la conformité morale des avis et des points de vue formulés. Et dans la nébuleuse subversive comme au-delà, on s’entend toujours très bien pour limiter cette injonction. On ne se prive pas, en effet, pour juger quelque oeuvre ou avis qui porterait atteinte à l’identité d’autrui. Bien heureusement me direz-vous, et j’acquiescerais sans peine. Mais si l’on en reste au rejet de la morale, juger n’est donc pas en soi faire oeuvre de morale. Et il y a bien des critères qui permettent d’émettre un avis sans enfreindre cette injonction à ne pas juger. Un film de merde reste un film de merde.
Mais sur quels critères se base-t-on ? Les critères que l’on emploie laissent-ils une place à la subversion ? Ou au contraire n’est-ce pas par ce truchement dont elle est coutumière que la morale refait surface ? Si l’on reproche à un jugement de ne pas être basé sur les bons critères on peut sans cesse se renvoyer la balle, qualifiant de moral un jugement que d’aucuns considéreraient esthétique et réciproquement. Tout le monde s’accordant à dire que le premier ne doit pas prendre le pas sur le second. On voudrait donc se demander si, comme dans les relations interpersonnelles, le remède ne passe pas finalement tout à fait à côté de la maladie, en produisant ses propres effets délétères. Comment penser, et peut-être avec des aspirations à penser de manière un tant soit peu radicale, c’est-à-dire dans une perspective véritablement critique et subversive, si avoir une opinion, un jugement, un point de vue, est en soi considéré comme moral et outrancier ?
Comment ne pas voir que c’est dans les contradictions et la confrontation entre divers points de vues, jugements, opinions - éventuellement d’ailleurs chacun outrancier (la radicalité comporte cet écueil effectivement) - que se tient la possibilité de la subversion, à laquelle on coupe radicalement l’herbe sous le pied si tout « jugement » est d’avance intolérable. « Les goûts et les couleurs ça ne se discute pas », certes, mais est-ce que vraiment les questions politiques, artistiques ou existentielles sont des goûts et des couleurs que chacun cultive dans son jardin privé pour décorer son intérieur fermé à toute possibilité d’intrusion ? Et puis surtout comment se débarrasser de la morale et de la Justice si on se trompe sur ce que « jugement » veut dire et si on traque la morale pile là où elle ne se tient pas ?